Out of Order

Michael LandyOut of order, littéralement « hors service » est le titre de la première grande rétrospective de Michael Landy au Musée Tinguely de Bâle.
En présentant toutes ses œuvres de 1990 à aujourd’hui en effaçant tout parcours chronologique, l’artiste a pris le parti de générer un vaste « paysage anglais » sic… L’ensemble, de prime abord chaotique et peu convivial, trace le portrait d’un pur produit de l’Angleterre des années Margaret Thatcher, rejeton des classes laborieuses, éternellement révolté et contestataire…

2016 est célébrée comme l’année anniversaire de la naissance du Punk (1976), ça tombe sans doute bien… Le Musée Tinguely y a t’il seulement songé ? Michael Landy né en 1963, appartient justement à cette génération de young british, qui avant de devenir les très fameux Young British Artists biberonnés par Charles Saatchi et une poignée de galeries devenues depuis des poids lourds planétaires, ont d’abord été des jeunes gens en révolte, secoués et traversés par le punk.
Difficile aujourd’hui devant ce cinquantenaire discret et retenu, d’imaginer un ado en Doc Martens pogotant sur les Sex Pistols, voire…
Pourtant à bien détailler le contenu de sa rétrospective bâloise quelques réflexions pourraient aller dans ce sens.
Une fois dépassés le fatras, le bazar, l’inventaire assez décourageant qui s’offre aux yeux du visiteur du Musée Tinguely, il y autre chose à découvrir. Á commencer par un artiste qui certes a été de toutes les grandes messes qui ont mis sur orbite une génération dont Damien Hirst est devenu la tête de gondole, notamment les expositions Freeze (1988) et Sensation (1997), mais qui semble paradoxalement assez peu présenté au dehors du Royaume Uni où il est membre de la très sérieuse Royal Academy of Arts… Pourquoi ? Disons que l’on peut au moins se hasarder à constater que le marché actuel est gourmand d’œuvres flirtant avec un certain glamour même pour dire ou désigner le pire (là où Hirst justement se montre très fort !)… Le mot glamour semblant totalement étranger à notre artiste.
Landy, disons le est un « artiste à échelle 1 » bon je sais ce n’est pas très clair… J’entends qu’il est dans une sorte d’autobiographie permanente, à l’échelle de ses émotions, de ses dégoûts, de sa détestation d’un monde du travail détérioré et avilissant, comme d’un capitalisme qui ne le fascine pas, un euphémisme si l’on évoque Break Down sa spectaculaire performance de 2001 : il procède alors à la destruction intégrale de ses biens sa Saab, ses vêtements, son passeport, ses œuvres d’art, livres, radio réveil, extrait d’acte de naissance… Dans une ancienne succursale de C&A de la très commerçante Oxford Street à Londres tout est répertorié par une équipe de 12 personnes qui inventorie l’ensemble avant de le détruire et de le recycler. Un degré zéro de la possession et une renaissance qui prend la forme de Nourishment, série de 31 gravures d’espèces végétales susceptibles de pousser dans les conditions les plus hostiles, dans les fissures des murs ou sur l’asphalte…

Survivre / renaître
C’est d’un combat dont il est question en permanence, un combat dont l’enjeu est millénaire, même si ces formes varient à travers le temps et l’espace. Chez Landy au-delà des questions du social et du politique se pose une question qui ne perd jamais son actualité : comment survivre/ renaître, se réinventer non pas comme artiste mais comme individu… une fois encore l’autobiographie fait intrusion dans l’œuvre : En 1977, le père de l’artiste qui est ouvrier est victime d’un grave accident du travail et extirpé des décombres comme une « loque humaine », invalide pour le reste de ses jours… Les émotions du fils, alors ado de 14 ans s’expriment dans le travail de l’artiste en 2004. Dans une œuvre intitulée Semi-Detached présenté à la Tate Gallery, il reconstitue à l’identique la maison de ses parents, filme leur intérieur, dessine les membres mutilés du père et des objets lui appartenant.
Ce travail peut être est à rapprocher de séries plus récentes consacrées aux Saints Martyrs… (dont on sait que la plupart furent mis en pièces). Œuvres résultant d’une résidence de trois ans à la National Gallery de Londres où il va s’inspirer de représentations de saints et de martyrs réalisant dessins et sculptures nommés Saints alive. Ses grandes sculptures animées que l’on actionne avec une pédale comme les sculptures de Tinguely, sont plus proches du monde de Tim Burton que de l’univers recyclé, grinçant et gracieux du maître suisse, elles suscitent une forme de fascination qui repose sur leur aspect quelque peu grand guignolesque qui les apparente au théâtre de rue et aux figures de Carnaval (à Bâle le Carnaval on connait…) ou aux géants des traditions populaires.
Bien sûr on pourrait citer encore nombre d’éléments de ce travail montré dans sa globalité, comme cette Credit Card Destroying Machine (2010) ou Art Bin (2010) respectivement une machine à détruire les cartes de crédit et une poubelle où déposer les œuvres d’art dont on ne veut plus (le visiteur est invité à les utiliser).
Ce qui s’exprime avec force ici c’est la liberté de l’artiste (un point commun avec Tinguely, le seul véritable point commun sans doute), une liberté qui exclue toute velléité de séduction. D’ailleurs Michael Landy se plait à brouiller les cartes, ce paysage qui s’avère bien plus organisé qu’on ne l’imagine, vu du premier étage du musée, trahit son désir de ne pas voir son travail se résumer à une catégorie ou à une forme unique. Il est aussi assez peu conforme à l’idée que le marché actuel se fait de l’artiste supposé être une sorte de VRP de son travail bon à assurer la promotion de ce qu’il génère, en cela et en cela uniquement Landy est peut être rassurant…

Michael Landy
Out of order
Musée Tinguely, Bâle
jusqu’au 25 septembre 2016