For Ever Young

Adomos, 1984L’histoire commence à l’aube des années 70 et se termine en 1990. En l’espace de deux décennies, sans jamais avoir été adoubé par le marché (alors relativement inexistant), Présence Panchounette est devenu le groupe d’artistes français auquel il est bon de se référer. Trublions en éternelle rébellion, grains de sables ayant maintes fois fait grincer les dents du système à coup de tracts, d’actions, de lettres ouvertes, leurs propos et leurs œuvres séduisent aujourd’hui ceux qui les détestaient hier (sans doute parce qu’ils n’ont plus rien à craindre) !
Véritables « artistes à artistes » leurs propositions ont marqué nombre de leurs homologues, y compris parmi une génération qui ne les a croisé que dans les catalogues. Alors que la galerie Sémiose à Paris vient d’ouvrir sa seconde exposition consacrée à Présence Panchounette, retour sur un entretien réalisé en 2009 avec Frédéric Roux et publié dans feu Be Contemporary Magazine.

Françoise-Claire Prodhon : Comment décririez vous l’histoire de Présence Panchounette ?
Frédéric Roux : L’histoire de Présence Panchounette a plus à voir avec celle d’un groupe de rock, qu’avec celle d‘une association d’artistes. Nous aurions certainement fait de la musique si nous en avions été capables, mais ce n’était pas le cas. Nous avons traversé les mêmes aléas qu’un groupe de rock : la lassitude de jouer ensemble, les problèmes d’égo ou de droits, la manière dont nous nous sommes séparés ou retrouvés… Présence Panchounette est né à Bordeaux en 1969. Nous venions tous du même endroit, la classe moyenne inférieure (plutôt assez inférieure), nous partagions un même regard sur les choses. Il nous a semblé plus facile de faire un coup d’état à travers l’art contemporain… Nous étions très jeunes et plutôt naïfs !

– À quoi ressemblaient vos premières manifestations ?
FR : – Les premières manifestations relevaient de la performance, de l’édition de tracts, il faut bien comprendre que l’œuvre en tant que telle n’a jamais été importante dans notre histoire. La production de Présence Panchounette n’a aucun intérêt en soi, nous n’étions pas très bons sur la fabrication, seul comptait l’effet produit. Notre propos, polémique et politique, était très clairement exprimé. En 1972, on avait ouvert un local à Bordeaux qui se définissait comme une galerie, n’importe qui pouvait y exposer la seule contrainte était de nous laisser une pièce à l’issue de l’exposition. Mais nous nous sommes très vite rendus compte que tenir une galerie était très ennuyeux et nous avons arrêté. Nous avions tous un métier, aucun de nous ne ressentait le besoin d’aller prendre des cours à l’école des beaux arts.
Il y a toujours eu de notre part un grand détachement : réussir ou échouer n’était ni notre propos, ni notre ambition.
Mais il y avait aussi de l’intérêt et de l’acharnement à poursuivre cette histoire.

– Le tournant de votre histoire dans les années 70 est votre rencontre avec le galeriste Eric Fabre…
F.R : La rencontre avec Eric Fabre a été déterminante. Nous avons fait notre première exposition chez lui en 1977. Nous avions tapissé la vitrine de la galerie avec du papier peint fausse pierre, et le mur d’entrée, avec un papier peint aux motifs psychédéliques. C’était une manière de parler de l’évolution du goût : on passait du goût pour le trompe l’œil à celui pour des motifs qui s’inspiraient de l’œuvre de Bridget Riley ou de Vasarely. Il est d’ailleurs étrange de noter qu’après que Bridget Riley ait obtenu le Grand Prix de la Biennale de Venise, ses motifs picturaux se soient retrouvés sur des papiers peints bas de gamme qui tapissaient tous les lieux publics, y compris les murs des commissariats ! Les choses qui se perçoivent comme grandioses ou sublimes ont un revers et notre travail consistait à mettre en évidence ce revers.

– Quelles furent les réactions à cette première exposition chez Eric Fabre ?
F.R : Il n’y a pas eu de réactions particulières. Il y avait le handicap du nom «  Présence Panchounette » que personne ne comprenait, et il y avait cet anonymat. Une seule question revenait constamment : « combien êtes-vous ? », nous nous sommes rendus compte plus tard que cette question était fondatrice.

– Définiriez-vous Présence Panchounette comme un groupe à géométrie variable ?
F.R : En quelque sorte, car Présence Panchounette n’a jamais été quelque chose de fixe. Il existe une liste juridique, mais certains qui figurent dans cette liste ont fait très peu, alors que d’autres qui n’y figurent pas ont beaucoup apporté ! C’est aussi cette indétermination qui est intéressante. Nous sommes devenus un adjectif qui détermine un type de production particulier, cela continue plus que jamais.

– Que pourrions nous dire des sources de Présence Panchounette ?
F.R : Elles étaient déterminées par notre situation. Bien entendu on peut parler de Dada, de Duchamp, du Surréalisme, même si nous étions plutôt littéraires. Mais nous étions aussi décontractés, et affichions notre mépris devant le succès et la réussite. Notre chance est de ne pas avoir été confrontés au problème : peu de gens se sont intéressés à nous, la reconnaissance demeurait très marginale. Nous étions et sommes restés étrangers à ce milieu, nous n’avons jamais fait ce qu’il convenait de faire, on a mis très longtemps à vendre quelque chose. Dans son détachement, Eric Fabre était pour nous l’interlocuteur idéal !

– Vos œuvres ont traversé et fortement marqué les années 80, Présence Panchounette est souvent cité par d’autres artistes, y compris par une jeune génération qui n’a jamais vu vos expositions…
F.R : Je sens parfois ces citations en visitant des expositions. Il y a une génération qui a connu Présence Panchounette et qui s’en réclame, d’autres qui s’en sont nourris mais sont dans le déni, je crois sans prétention que nous étions en avance sur ce qui allait se faire. Nous avions une façon de traiter les choses qui se retrouve aujourd’hui. Mais nous sommes aussi un bel alibi parce que nous sommes morts et qu’il n’y a ni enjeu, ni danger pour nos concurrents !

– Les questions que vous posiez prolongeaient l’histoire de l’objet au 20e siècle : il s’agissait de la nature de l’œuvre, de ce qui fait œuvre, mais il s’agissait aussi comme chez Armleder ou Steinbach, du dispositif d’exposition.
F.R : Nous posions la question du design et de son flirt avec l’art, tout comme nous posions celle de la relation entre le grand art et le décoratif. Mais contrairement à d’autres artistes de notre génération nous n’avions pas la volonté d’êtres « performants » ou de créer des icônes. Nos productions réalisées avec très peu de moyens étaient loin d’être spectaculaires. Cette question de la production nous différencie des artistes américains. Nous avons toujours fourni un effort particulier pour être en désaccord avec notre temps, pour produire une sorte d’effet larsen : à l’époque nos plaisanteries ne faisaient rire personne ! Il en serait de même aujourd’hui si nous avions continué, nous ferions autre chose et cela produirait le même effet de désaccord.

– Pourquoi avez vous décidé de cesser vos activités en 1990, alors que paradoxalement vous commenciez à bénéficier d’une certaine reconnaissance ?
F.R : Là encore, nous nous sommes séparés comme un groupe de rock : En 20 ans d’activités, on ne s’est jamais parlés sérieusement, on s’est tous arrêtés pour des raisons différentes, il y avait de la lassitude, mais aucun dégoût de notre part. Simplement, les choses devenaient moins amusantes et prenaient de plus en plus de place dans le quotidien.La fin semblait relever de la logique de l’œuvre, ce n’était pas le renoncement à un projet. Notre exposition finale qui s’appelait « the last » a eu beaucoup d’écho et énormément de presse. Elle a été théâtralisée de manière disproportionnée, mais surtout nous ne sous sommes pas rendus compte que Présence Panchounette était devenu « quelqu’un » et qu’il était sans doute plus compliqué de tuer Présence Panchounette que nous ne l’imaginions… On a réfléchi un moment, nous aurions très bien pu recommencer, personne n’aurait réagi, mais cela trahissait notre objectif de départ. Et puis on ne se voyait pas à 60 ans relever les compteurs dans les allées de la FIAC !


Présence Panchounette
Galerie Sémiose
54 rue Chapon
75003 Paris
à voir jusqu’au 8 octobre 2016

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